Coller un texte dans l’IA, c’est déjà transférer une donnée
Le document est ouvert d’un côté et l’assistant d’IA de l’autre. Un copier-coller suffit pour envoyer du texte, sans pièce jointe ni gros avertissement, dans un service que l’organisation n’a peut-être jamais évalué.
C’est là que la gouvernance de l’IA devient très concrète. La personne n’essaie pas nécessairement de contourner une règle; elle veut résumer ou reformuler plus vite. Comme le transfert ressemble à un geste d’édition, on oublie que le navigateur prépare une requête HTTPS, que le service l’authentifie, journalise certains éléments, distribue le traitement et renvoie une réponse produite à partir de cette entrée.
Le chiffrement protège le trajet contre un observateur sur le réseau. Il ne décide pas ce que le fournisseur peut conserver une fois la requête reçue. L’historique visible dans l’interface, les journaux techniques, les contrôles d’abus, les sauvegardes et l’utilisation éventuelle des conversations pour améliorer un service sont des mécanismes différents, avec des durées différentes. Supprimer une conversation de l’écran ne prouve pas que toutes les copies opérationnelles disparaissent au même instant.
Deux offres avec le même logo peuvent aussi suivre des contrats différents. Depuis le 25 avril, ChatGPT permet de désactiver l’historique; OpenAI indiquait alors conserver ces conversations pendant trente jours pour surveiller les abus avant de les supprimer. Le 28 août, ChatGPT Enterprise a été lancé avec l’engagement de ne pas entraîner les modèles sur les conversations et les données d’affaires de cette offre. Ces annonces sont importantes, mais l’engagement d’un compte Enterprise ne s’applique pas automatiquement au compte personnel ouvert dans l’onglet voisin.
Faire suivre la donnée, pas seulement le produit
Avant d’autoriser un assistant pour résumer des contrats, je suivrais ce flux :
- classifier les documents — public, interne, confidentiel, réglementé — avec un responsable capable de trancher les cas ambigus;
- déterminer quelles classes sont permises pour chaque offre, région et type de compte;
- faire passer l’accès par l’identité de l’entreprise, avec création et révocation centralisées;
- masquer les identifiants inutiles avant l’envoi et conserver seulement les journaux nécessaires à l’audit;
- tester l’export, la suppression, la désactivation du compte et la réponse à un incident avant d’ouvrir le service largement.
Pour une demande comme « résume ce dossier client », le système peut remplacer le nom, l’adresse et le numéro de contrat par des jetons internes avant l’appel, puis remettre certaines valeurs dans la réponse après validation. Cette pseudonymisation réduit l’exposition, mais elle n’est pas magique : le texte libre peut encore contenir une signature, une maladie ou une combinaison de faits qui réidentifie la personne. Il faut inspecter la donnée réelle, pas seulement ses colonnes officielles.
Un assistant relié aux courriels ou aux documents ajoute un autre chemin. Le service récupère du contenu au nom de la personne, souvent par API et avec un jeton limité. Il doit appliquer les permissions de chaque source au moment de la requête et les propager à l’index ou au cache. Une permission héritée, un vieux groupe ou un lien oublié peut déjà exposer trop d’information; une interface conversationnelle réduit simplement l’effort pour la trouver. La suppression d’un document doit atteindre les copies et index dérivés assez vite pour que l’ancien passage ne ressorte pas pendant des jours.
Les pannes doivent avoir une réponse connue. Si le fournisseur est indisponible, le travail original reste possible. Si le filtre masque trop de texte, l’utilisateur voit que le résumé est incomplet au lieu de recevoir une conclusion trompeuse. Si une clé est compromise, on peut la révoquer sans fermer tous les autres services. Si un employé quitte, son compte et ses connecteurs cessent d’accéder aux sources, même si une ancienne session existe encore.
Une politique générale comme « ne mettez rien de sensible » ne donne pas assez d’information au moment du geste. Il faut nommer des exemples permis et interdits dans l’interface, offrir un outil approuvé assez simple pour le vrai travail et surveiller les usages sans lire inutilement chaque conversation. Si le parcours officiel exige un ticket de trois semaines, le copier-coller gagnera.
Le risque apparaît dès le premier texte envoyé, pas le jour où l’assistant reçoit un branchement officiel. La question pratique n’est donc pas seulement « avons-nous autorisé l’IA? », mais « quelle donnée vient de quitter quel contrôle, sous quel contrat, et savons-nous la retirer? »