SharePoint devient la tuyauterie documentaire
Il y a un moment, dans la vie d’un outil, où il cesse d’être visible. En mars 2011, c’est ce qui arrive à SharePoint dans bien des organisations: il n’est plus le nouveau portail flambant neuf qu’on montre fièrement en démo — il est devenu la tuyauterie. La plomberie documentaire. Cette chose dans les murs qu’on ne remarque plus, jusqu’au jour où ça bouche. Pis comme toute plomberie, ça soulève une question qu’on néglige facilement: qui s’occupe d’entretenir les tuyaux qu’on a arrêté de voir?
Devenir de la tuyauterie, pour une technologie, c’est paradoxalement un signe de succès. Ça veut dire que c’est tellement intégré au quotidien que plus personne n’y pense. Les documents passent par là, les processus s’appuient dessus, le travail coule à travers sans qu’on se demande comment. C’est exactement ce qu’on espère d’une bonne infrastructure: qu’elle disparaisse dans l’usage. Mais cette invisibilité a un prix, pis le prix c’est l’oubli. Ce qu’on ne voit plus, on cesse de l’entretenir.
flowchart TD
A[SharePoint nouveau] --> B[On le montre, on le<br/>surveille, on en parle]
B --> C[Il devient la tuyauterie]
C --> D[Plus personne n'y pense]
D --> E[On cesse de l'entretenir]
E --> F{Un jour, ca bouche}
F --> G[Et la, tout le monde<br/>est bloque]
Le danger de la tuyauterie, c’est justement qu’on découvre son importance seulement quand elle lâche. Tant que ça coule, personne ne s’en occupe. Pis un beau matin, une bibliothèque devient inaccessible, des permissions se mélangent, le stockage déborde, pis là tout le monde réalise d’un coup à quel point on en dépendait. La criticité d’une infrastructure invisible se mesure toujours à l’envers: pas à l’attention qu’on lui porte, mais au chaos que provoque son absence.
C’est pour ça que la gouvernance d’une tuyauterie documentaire, c’est sérieux. Quand SharePoint était un projet, il avait un chef, un budget, une attention. Devenu infrastructure, il risque de devenir orphelin: tout le monde s’en sert, personne ne le possède. Or, une plomberie sans propriétaire, c’est une plomberie qui se dégrade en silence. Il faut quelqu’un dont la job est de penser aux tuyaux: surveiller la capacité, nettoyer ce qui s’accumule, garder les permissions cohérentes, planifier les rénovations avant que ça pète.
Dans mon travail, où la fiabilité n’est pas une option, cette idée de traiter l’invisible avec sérieux me parle beaucoup. Les systèmes les plus critiques sont souvent les plus discrets — ceux qu’on ne voit pas tant qu’ils font leur job. SharePoint qui devient la tuyauterie documentaire, c’est le même principe à l’échelle d’une organisation: une fois que le travail de tout le monde passe par là, ce n’est plus un outil parmi d’autres, c’est une dépendance dont la santé conditionne celle de toute la place. Pis on ne laisse pas une dépendance critique se gérer toute seule.
Ce que je retiens en mars 2011, c’est que le vrai défi de SharePoint a changé de nature. Au début, le défi était l’adoption: faire en sorte que le monde l’utilise. Maintenant que c’est devenu la plomberie, le défi est l’entretien: faire en sorte que ça continue de couler. C’est moins excitant, ça ne fait pas de belles présentations, mais c’est exactement le genre de travail invisible qui sépare une organisation qui roule d’une organisation qui se ramasse paralysée un mardi matin sans savoir pourquoi.
La suite, je la vois dans cette maturité d’ingénieur: accepter que les choses les plus importantes sont souvent les plus ennuyeuses à entretenir. Donner un propriétaire à la tuyauterie, surveiller ce qui ne se voit pas, intervenir avant que ça bouche plutôt qu’après. SharePoint est devenu de la plomberie documentaire — pis la marque d’une organisation sérieuse, c’est qu’elle a un plombier, même quand tout coule parfaitement.