Microsoft déménage son bureau dans le nuage

Il se passe quelque chose d’important chez Microsoft en ce début de 2011, pis je pense qu’on n’en mesure pas encore toute la portée: la compagnie est en train de déménager son bureau dans le nuage. Word, Excel, Outlook, le courriel d’entreprise, le partage de documents — tout ce qui vivait sur ton PC pis sur les serveurs de ta boîte commence à migrer vers des services en ligne. Pour une entreprise dont l’empire repose justement sur le logiciel installé, c’est un virage énorme, presque un pari sur sa propre survie. Pis ça vaut la peine de regarder ce que ça veut dire concrètement.

Ce qui me frappe, c’est l’audace stratégique. Microsoft a bâti sa fortune sur des licences: t’achètes Office, tu l’installes, tu le possèdes. Le nuage casse ce modèle-là. Tu n’achètes plus une boîte, tu loues un service par mois. C’est moins rassurant pour qui aime posséder ses outils, mais c’est aussi ce qui permet les mises à jour continues, l’accès partout, la collaboration en temps réel. Microsoft accepte de cannibaliser son propre modèle d’affaires parce qu’il a compris que s’il ne le fait pas, quelqu’un d’autre le fera à sa place.

flowchart LR
    A[Modele classique] --> A1[Acheter Office en boite]
    A --> A2[L'installer, le posseder]
    A --> A3[Le serveur courriel<br/>dans la cave]
    B[Modele nuage] --> B1[Louer un service/mois]
    B --> B2[Acces partout]
    B --> B3[Le serveur courriel<br/>chez Microsoft]
    A2 -.le grand virage.-> B1

Sur le terrain, ce déménagement soulève des questions bien concrètes. La première, c’est la confiance: accepter que ton courriel, tes documents, l’information de ta compagnie vivent sur des serveurs que tu ne contrôles pas. Pour bien des organisations — pis je le vois dans des environnements sensibles — c’est un saut difficile à faire. Où sont physiquement les données? Qui peut y accéder? Qu’est-ce qui arrive si le service tombe? Le confort de « tout est sur nos serveurs, dans notre édifice » ne se remplace pas d’un claquement de doigts.

La deuxième question, c’est la dépendance au réseau. Quand ton bureau vit dans le nuage, pas d’internet veut dire pas de travail. Le logiciel installé, lui, fonctionnait même hors ligne. En migrant vers le nuage, on échange l’autonomie locale contre la commodité de l’accès partout — un bon échange dans une ville bien connectée, beaucoup moins évident sur le terrain, dans des endroits où le signal est capricieux. C’est le genre de nuance qu’une présentation commerciale oublie toujours de mentionner.

Ce que je retiens en janvier 2011, c’est que ce virage va définir la stratégie de Microsoft pour les années à venir. Tout ce qui suivra — la façon dont la compagnie vendra ses produits, pensera ses outils, affrontera ses concurrents — s’explique mal sans ce déménagement vers le nuage. C’est un de ces moments où une entreprise choisit de se réinventer avant d’y être forcée, pis ces moments-là sont rares parce qu’ils demandent du courage: abandonner ce qui marche encore pour parier sur ce qui marchera demain.

La suite, je la regarde avec un mélange de prudence pis d’intérêt. Prudence, parce que tout déplacer dans le nuage soulève des enjeux réels de contrôle, de confiance, de connectivité qu’il ne faut pas balayer sous le tapis. Intérêt, parce que je sens bien que c’est la direction du vent: dans quelques années, avoir son bureau dans le nuage paraîtra normal, pis on regardera l’époque du logiciel installé comme on regarde aujourd’hui les disquettes. Microsoft déménage son bureau dans le nuage — pis en le faisant, il déménage tranquillement toute l’industrie avec lui.