Les objets portables et leurs zones grises

Il y a une affaire qui me trotte dans la tête en octobre 2010, pis qui me met un peu mal à l’aise: on a tous, maintenant, un objet dans la poche qui sait où on est. Le téléphone intelligent est devenu un compagnon constant, pis avec lui sont arrivés le GPS, les applications de géolocalisation, les services qui te disent « tes amis sont à deux coins de rue ». C’est pratique, c’est même amusant. Mais c’est aussi le début d’une culture des objets portables qui nous suivent — pis quelque part là-dedans, il y a une zone grise qui me chicote.

Ce qui me frappe, c’est la vitesse à laquelle on a accepté ça. Il n’y a pas si longtemps, l’idée qu’un objet enregistre tes déplacements aurait paru sortie d’un roman d’espionnage. Là, on le porte volontairement, on le paie même cher, pis on active nous-mêmes les fonctions qui nous localisent. La techno ne nous force rien — elle nous offre un service tellement commode qu’on dit oui sans trop y penser. Pis c’est exactement ça qui la rend un peu creepy: ce n’est pas imposé, c’est séduisant.

flowchart TD
    O[Un objet portable<br/>dans ta poche] --> P[Pratique immediat]
    O --> T[Trace continue]
    P --> P1[Itineraire, amis a proximite]
    P --> P2[Services localises]
    T --> T1[Ou tu es]
    T --> T2[Ou tu etais]
    T --> T3[Tes habitudes de deplacement]
    T1 -.la zone grise.-> Z[Qui voit tout ca,<br/>et pour combien de temps?]

La zone grise, justement, c’est la question du « après ». Sur le coup, partager ma position pour trouver un resto, ça ne me dérange pas. Mais cette donnée-là, où va-t-elle? Combien de temps la garde-t-on? Qui peut la consulter? Le service me rend un petit service ponctuel, mais il accumule, lui, une trace continue de mes allées et venues. Pis cette trace, mise bout à bout, raconte ma vie avec une précision troublante: où je dors, où je travaille, qui je fréquente, à quelle heure. Aucune de ces informations prise seule n’est grave; toutes ensemble, elles dressent un portrait que je n’ai jamais consciemment accepté de donner.

Ce qui me dérange le plus, c’est l’asymétrie. Moi, j’ai l’impression d’utiliser un outil pratique, un service à la fois, dans l’instant. De l’autre côté, quelqu’un voit l’ensemble, la continuité, le motif. Je vis ma géolocalisation comme une série de petits gestes isolés; le système la vit comme une histoire complète. Cette différence de perspective, c’est là que se cache le malaise: ce qui me semble anodin au détail devient révélateur à l’échelle.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut jeter son téléphone pis vivre dans le bois. Ces outils sont utiles, pis je les utilise comme tout le monde. Ce que je veux nommer, c’est qu’on entre dans une époque où nos objets nous suivent par défaut, où la localisation devient une couche permanente de notre quotidien. Pis l’enjeu, ce n’est pas tant la techno elle-même que notre rapport à elle: est-ce qu’on reste conscients de ce qu’on partage, ou est-ce qu’on glisse tranquillement vers une surveillance qu’on a nous-mêmes invitée chez nous?

Ce que je retiens en octobre 2010, c’est qu’il faut garder un œil lucide sur cette commodité-là. Pas paranoïaque — lucide. Se demander, de temps en temps, ce que nos objets portables savent de nous, pis si on est à l’aise avec ça. Parce que la pente est douce: chaque service un peu plus pratique nous demande un peu plus de visibilité, pis on dit oui chaque fois sans remarquer la somme. Le jour où on lève les yeux, on réalise parfois qu’on a échangé pas mal d’intimité contre une suite de petits conforts.

La suite, je la souhaite faite de conscience plutôt que de réflexe. Continuer d’utiliser ces outils formidables, oui, mais en sachant ce qu’ils accumulent, en posant des limites quand on peut, en gardant l’habitude de se demander « qui voit ça, pis pourquoi ». La techno qui nous suit n’est pas mauvaise en soi — elle devient creepy seulement quand on arrête de se rappeler qu’elle nous suit.