La gouvernance du contenu change juste de nom

Il y a un mot qui me fait sourire un peu jaune, en février 2010: gouvernance. Parce que chaque quelques années, on le réinvente avec un nouveau nom, un nouvel emballage, comme si on découvrait quelque chose de neuf. Gouvernance du contenu, gouvernance des données, gouvernance technologique — les étiquettes changent, mais en dessous, c’est toujours la même vieille question: qui décide quoi, qui est responsable de quoi, pis qu’est-ce qui arrive quand personne ne s’en occupe? La gouvernance ne disparaît jamais; elle change juste de nom.

Ce qui me frappe, après quelques années dans le métier, c’est que les problèmes de gouvernance sont étonnamment stables. Des documents sans propriétaire qui pourrissent dans un coin. Des décisions qu’on ne peut pas retracer. Des règles que tout le monde contourne parce que personne ne sait qui les a faites ni pourquoi. Ces problèmes-là existaient avec les classeurs en papier, ils existent avec SharePoint, pis ils vont exister avec ce qui viendra après. La techno change; la nature humaine, pas tant.

flowchart LR
    A[Annee X<br/>Gouvernance documentaire] --> Q[La meme question]
    B[Annee Y<br/>Gouvernance des donnees] --> Q
    C[Annee Z<br/>Gouvernance techno] --> Q
    Q --> R[Qui decide? Qui est<br/>responsable? Qui repond<br/>quand ca brise?]

Pourquoi est-ce qu’on réinvente sans cesse? Parce que la gouvernance, c’est plate. Personne ne se lève le matin excité de définir qui a le droit de modifier quoi. C’est du travail invisible, sans gloire, qu’on remarque seulement quand il manque. Du coup, on le néglige, ça pourrit, pis un beau jour on relance un grand projet avec un nouveau nom à la mode pour régler le bachis. Pis dans deux ans, on recommence. C’est un cycle, pis on le répète parce qu’on n’aime pas faire le ménage régulier.

Ce que j’ai appris, c’est que la bonne gouvernance n’est pas un grand projet — c’est une habitude. Un grand projet de gouvernance, ça donne bonne conscience pis ça produit un beau document que personne ne lit. Une habitude de gouvernance, c’est de poser trois petites questions chaque fois qu’on crée quelque chose: qui en est responsable? combien de temps ça doit vivre? qui peut le changer? Posées au début, ces questions coûtent trente secondes. Ignorées, elles coûtent des mois plus tard.

Le piège que je veux nommer, c’est de croire qu’un nouvel outil va régler la gouvernance à notre place. Aucun ne le fait. Un outil peut faciliter — proposer des champs, rappeler des règles — mais la décision « qui est responsable de ça » reste humaine. Acheter une plateforme de gouvernance sans changer les habitudes, c’est comme acheter un beau classeur en espérant qu’il se range tout seul. L’outil ne remplace jamais la discipline; au mieux, il la rend un peu moins pénible.

Ce que je retiens en février 2010, c’est que la gouvernance, c’est un travail éternel déguisé en projets ponctuels. Chaque génération croit l’inventer, lui donne un nom neuf, lance un grand chantier, pis le laisse retomber. La maturité, c’est d’arrêter ce cycle: accepter que c’est ennuyeux, que c’est sans fin, pis le faire un peu tout le temps plutôt que beaucoup de temps en temps. Le ménage régulier bat le grand ménage désespéré.

La suite, je la garde concrète: pas de grand projet à nom ronflant, mais des petites questions posées au bon moment, intégrées dans le quotidien. La gouvernance technologique ne disparaîtra pas, peu importe comment on la rebaptise. Autant l’apprivoiser comme une habitude tranquille que la subir comme une crise récurrente. C’est moins glorieux qu’un grand chantier, mais pas mal plus efficace sur la durée.