Les portails veulent devenir le bureau d’équipe

L’ambition des portails, en avril 2009, est énorme: devenir le bureau virtuel de l’équipe, l’endroit unique où tout se passe. Une page d’accueil avec les annonces, les documents, les tâches, le calendrier, les liens vers tout. Le rêve du « single pane of glass », la vitre unique par où on voit toute sa journée de travail. C’est séduisant sur le papier. Le problème, c’est que dans la vraie vie, personne ne vit dans son portail. Les gens vivent dans leur courriel, dans leur éditeur, dans les outils où ils font réellement leur job.

C’est ça, le décalage que je trouve intéressant. Un portail, c’est un endroit qu’on visite, pas un endroit où on habite. On y va chercher quelque chose, pis on repart vers les outils où on travaille pour vrai. Vouloir que le portail devienne « le bureau », c’est demander aux gens de changer l’endroit où ils passent leur journée. Pis ça, c’est un des changements les plus durs à imposer, parce qu’il va contre l’habitude la plus forte de toutes: ouvrir d’abord son courriel.

flowchart LR
    A[Le reve du portail] --> B[Tout au meme endroit]
    B --> C[Les gens y vivent]
    D[La realite] --> E[Le courriel reste<br/>le point de depart]
    E --> F[Le portail = un arret,<br/>pas un domicile]
    C -.le decalage.-> F

Ce que j’observe, c’est que les portails qui marchent ne luttent pas contre cette habitude — ils s’y branchent. Au lieu de demander aux gens de venir au portail, ils envoient l’information aux gens là où ils sont déjà. Une alerte par courriel quand un document change, un lien direct qui amène pile au bon endroit. Le portail gagne quand il devient un point de distribution, pas une destination obligatoire. Il sert le flux de travail existant au lieu de vouloir le remplacer.

Comme observateur du métier, je vois là une leçon plus large sur l’adoption. On ne change pas les habitudes des gens par décret. Un outil qui exige un nouveau comportement pour livrer sa valeur a déjà un pied dans la tombe. Celui qui livre sa valeur à l’intérieur des comportements existants a une chance. Le meilleur portail, c’est peut-être celui qu’on ne remarque presque pas, parce qu’il pousse l’info vers nous au bon moment.

Le piège, c’est de mesurer le succès au nombre de visites du portail. Ce chiffre flatte, mais il ment. Un portail très visité peut juste vouloir dire que les gens sont obligés d’y retourner sans cesse parce que rien ne vient à eux. Le vrai succès, ce serait presque l’inverse: les gens informés sans avoir eu à chercher. La fréquentation forcée n’est pas de l’adoption — c’est de la dépendance mal conçue.

Ce que je retiens en avril 2009, c’est que l’ambition de « devenir le bureau » est probablement la mauvaise ambition. Un portail n’a pas besoin d’être le centre du monde pour être utile. Il a besoin d’être au bon endroit dans le flux, de pousser la bonne info au bon moment, pis de disparaître le reste du temps. L’humilité fonctionnelle bat la grandeur affichée.

La suite, pour ceux qui montent ces affaires-là, je la résume ainsi: arrêter de vouloir attirer le monde, commencer à aller vers lui. Brancher le portail sur les outils où les gens vivent déjà, distribuer plutôt qu’exiger. Les portails veulent devenir le bureau d’équipe — mais le vrai bureau d’équipe, il est déjà dans la tête pis les habitudes des gens. Le mieux qu’un outil puisse faire, c’est de s’y glisser sans déranger.